Entendre nos lycéens

Je marchais, mardi matin, aux côtés des lycéens de la Drôme. En parlant avec eux, je me souvenais du blocus que nous avions organisé à Camille Vernet en 2005 pour militer contre les réformes scolaires de François Fillon.

Le mouvement d’aujourd’hui est massif et, par son ampleur, inédit depuis le début de la présidence d’Emmanuel Macron. À l’inverse de ce qu’on peut lire parfois, leurs revendications sont claires : pouvoir étudier dans de bonnes conditions et augmenter les moyens pour l’enseignement. Si cette mobilisation est partie des lycées de banlieues parisiennes — et on comprend bien pourquoi quand on sait qu’en 2025, 11% des néo-bacheliers franciliens n’ont reçu aucune proposition, contre 5,8% ailleurs, un écart inédit –, elle a emporté avec elle tous les lycéens du pays parce qu’ils ont tous en commun une expérience dégradée de l’enseignement.

À écouter les témoignages de ces jeunes, mais aussi les chiffres officiels ou syndicaux, on n’a que peu de doute sur la légitimité de leurs revendications. 70% des classes en lycée public général et technologique comptent au moins 30 élèves, dont un quart des classes de seconde d’au moins 35 élèves ; des moisissures sont visibles dans près d’un lycée sur cinq quand ils sont, plus généralement, près d’un tiers à être jugés dégradés ; ou encore 4 476 écoles et établissements ont fermé lors du pic de chaleur de juin 2026. On ne pourra pas citer, à l’inverse, de données précises sur l’état du bâti scolaire : elles n’existent pas.

Ces mobilisations ne sont, en réalité, pas une surprise. Elles sont la conséquence prévisible à la fois du manque de moyens et des réformes de l’enseignement et de l’orientation au lycée ces dernières années. La loi ORE, qui institue Parcoursup et qui réforme le baccalauréat, avaient rencontré, en 2018, une opposition unanime. Que disaient alors les syndicats ?

Que le cumul de ces deux réformes, par le poids qu’elles donnaient au contrôle continu, produirait tout à la fois stress et renforcement des déterminismes sociaux, ainsi que le confirme maintenant la Cour des comptes. Que la sélection généralisée à l’université ne pouvait pas pallier les manques d’investissements dans l’enseignement supérieur. Que la complexité du système de spécialités aurait pour conséquence non pas l’allongement de la durée d’enseignement, mais l’allongement de la durée de présence des lycéens dans l’établissement. Que le choix laissé à des jeunes de 15 ans dans leur spécialité aurait pour effet de renforcer les inégalités.

Que s’est-il réalisé ? Les élèves, ils le disent devant tous les lycées, sont sous pression continue durant toute leur scolarité du fait de Parcoursup. La sélection généralisée a permis de masquer la pénurie les premières années de la réforme, elle n’en est aujourd’hui plus capable ; à l’issue de sa phase principale, ce sont plus de 120 000 bacheliers qui, cette année, restaient sans proposition. Les lycéens se retrouvent bloqués dans leur lycée de 8h à 18h, à passer plusieurs heures par semaine dans des salles de permanence qui ne permettent pas de travailler. La nouvelle organisation a accentué une distribution genrée des spécialités : 33,7% des filles suivaient la spécialité « mathématiques » en 2025, contre 58,8% des garçons. Cette distribution est aussi sociale : cette spécialité, qui surdétermine l’accès aux filières sélectives, est prise par 76% des élèves d’origine très favorisée contre 62% des élèves d’origine défavorisés.

Dans le même temps, les inégalités ont explosé. Ainsi, le taux d’accès au bac des enfants de milieux défavorisés est en constante diminution. 60,8% en 2022, 59,6% en 2023, 57,9% en 2024 et, chute historique, 52,9% en 2025. Dans le même temps, les scissions entre riches et pauvres se sont accentuées. Ainsi la part d’élèves très favorisés dans le privé est passée de 26,4 % en 2000 à 40,2 % en 2021, alors que la réussite au baccalauréat est, pour l’année 2025, de 99,1% dans le privé général contre 94,5% dans le public. Comment s’en étonner quand les lycées publics comptent en moyenne 1 041 élèves, quand ils ne sont en moyenne que 521 dans les lycées privés sous contrat ?

Depuis 2017 et les premières oppositions à ces réformes, les gouvernements successifs ont refusé de revenir sur une réforme qui individualise les parcours, accentue la mise en concurrence des élèves, augmente la pression à laquelle ils font face. Non seulement, durant presque une décennie, aucune réponse ne leur a été apportée ; mais même aujourd’hui, alors qu’ils sont des dizaines de milliers à se mobiliser, il faut attendre plus de deux semaines pour que le Gouvernement réagisse autrement que par un maintien de l’ordre répressif.

Ce maintien de l’ordre est une exception en Europe. Nulle part ailleurs ne sont utilisées des grenades de désencerclement et des LBD comme outil commun de gestion d’un mouvement social ; leur utilisation est d’ailleurs interdite en Allemagne et aux Pays-Bas. Il faut donc attendre qu’un adolescent se retrouve avec la main arrachée pour que le ministre de l’Intérieur retire de l’arsenal policier une grenade qui a déjà mutilé des manifestants ces dernières années. De cette répression, il faudra que le ministre et le gouvernement s’expliquent et rendent des comptes devant le Parlement ; il en est ainsi en démocratie.

Au lieu de cela, il s’est enfermé dans une dénonciation d’un mouvement légitime et dans une tentative, aux relents complotistes, de rejet de son autonomie. À les écouter, tout cela ne serait qu’une opération de la France insoumise — dont elle est bien incapable. Cette négation de la capacité des lycéens à s’organiser est une infantilisation ridicule.

Des deux côtés, soit en prétendant qu’ils sont dirigés, soit en tentant de le faire, on nie la capacité du mouvement lycéen à exister par lui-même. Ces jeunes sont, collectivement, un mouvement social et politique. Il faut le respecter, le soutenir et le protéger de la répression, pas essayer de l’orienter ou de le diriger. Ces jeunes sont, individuellement, en cours de construction, parfois hésitants, parfois, face aux injustices auxquelles ils font face ou auxquelles ils assistent, pris de colères violentes. Ces violences, il ne faut pas les excuser. Elles sont inexcusables quand elles mettent en danger ou détruisent les biens collectifs. Mais il faut toujours tenter de les comprendre et de les expliquer, pour saisir d’où elles viennent, comment empêcher leur émergence et comment leur offrir un autre débouché, une autre réponse.

Jamais, dans le pays de Jeanne d’Arc, de Vercingétorix, de Guy Môquet et de tous les Gavroche, on ne peut balayer la parole d’un jeune au seul prétexte de son nombre d’années. La France, plus que n’importe quel pays au monde, sait ce que peut valoir l’action et la parole de la jeunesse. Ce qu’ils ont à nous dire, et ce qu’ils nous disent, est d’une parfaite justesse sur l’état de notre pays. C’est cela qui compte et c’est à cela qu’il faut répondre.

Nous le savons, les réponses qui sont attendues doivent être radicales et structurelles. Elles ne se règleront pas par quelques mesures paramétriques.

Pourtant, résultat des courses, la seule véritable annonce politique de cette semaine est l’élaboration d’un cadre d’échange et de discussion qui aurait dû être mis en place il y a deux semaines. Il faudra se battre ces prochaines semaines, à l’Assemblée, pour que la loi de finance prévoit des moyens historiques pour l’amélioration des conditions d’études.

Vous pourrez compter sur moi.